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Installation : des chèvres sur le terril

Ancien ingénieur écologue, le Douaisien Julien Graf a décidé un jour de devenir éleveur de chèvres. Sa particularité ? Exercer son nouveau métier sur les pentes escarpées d’un terril.

TERRES ET TERRITOIRES | 27 AVRIL 2018 | LUCIE DE GUSSEME

C’est l’histoire d’un ingénieur écologue qui s’ennuyait dans son bureau d’études douaisien... « Prendre la voiture pour aller au boulot le matin, refaire le trajet en sens inverse le soir... Un jour, j’en ai eu marre de ce système binaire », plaisante Julien Graf. Depuis quatre ans maintenant, c’est par la traite de ses chèvres à 7 h 30 que commence sa journée de travail, pour finir vers 20 h. Bientôt, il se lèvera même un peu plus tôt pour les amener aux pâturages, à une petite demi heure de marche… sur le terril
voisin.

PRÉSERVER LE TERRIL
Avec sa femme Paola, Colombienne, le quadragénaire tient un troupeau de 50 chèvres poitevines, une race menacée, sur la commune de Rieulay, au pied du terril des Argales, entre Douai et Valenciennes. C’est chez eux qu’a eu lieu mi-avril un « Café de l’émergence »***, un dispositif de soutien aux porteurs de projets d’installations agricoles.
Julien Graf y a témoigné de leur parcours. Cheville ouvrière d’un plan de gestion élaboré avec le  Département du Nord, le couple a signé avec la commune un bail emphytéotique de 70 ans pour  disposer d’une bonne dizaine d’hectares. Leur mission : entretenir le terril pour préserver le paysage de « carte postale » du Nord. « Sinon, il se recouvrirait de bouleaux ! », explique l’éleveur. « Ici, il y a tout une faune et une flore pionnières typiques de ce milieu ouvert : des grenouilles rares, des criquets à ailes bleues, des “petits gravelots”, une espèce d’oiseau limicole qu’on trouve plutôt dans les dunes..."

SEPT ANS DE PRÉPARATION
Entre le moment où Julien Graf annonce son départ à son ancien patron et ses premiers fromages, il s’écoule sept ans. Il passe d’abord un Brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole en Haute-Savoie, puis direction l’Ardèche pour un lycée agricole spécialisé en chèvres. Il enchaîne ensuite par des stages, puis décide de revenir dans le Nord. « Ce qui compte au quotidien, c’est l’entourage. Mon réseau et ma famille me manquaient. Et puis, la dynamique de la région m’a toujours plu : sinistrée, mais aussi très créative. En Haute-Savoie, il fallait juste préserver l’environnement en l’état.
Ici, il y a de la place pour la créativité. Mon défi se trouvait plutôt dans le Nord. » La recherche du terrain prend plus d’un an et demi. Julien écrit à une centaine de notaires spécialisés dans le foncier agricole, s’inscrit au Répertoire départ installation (RDI) de la chambre d’agriculture, contacte l’association Terre de liens… Mais c’est par son ancien bureau d’études qu’il trouve le filon : le terril de Rieulay, clôturé pour y mettre des bêtes afin d’entretenir la végétation. « Coup de bol, le projet n’avait pas encore abouti... »
Cap sur Rieulay donc. Un changement de personnel administratif fait perdre au couple un an et demi dans l’obtention de l’autorisation de pâturage. « Pendant ce temps, je faisais le cyclo taxi à Lille pour vivre », se souvient le quadra. Puis ils peuvent enfin commencer à faire les plans et devis des futurs bâtiments.

SURPRISES
Julien contacte un architecte « plutôt que de choisir un bâtiment agricole sur catalogue », et fait faire un certificat d’urbanisme opérationnel. Coût : environ 15 000 €. Deux mois plus tard, le couperet tombe : impossible de construire à cet endroit. « Je me suis rendu compte – et la mairie en même temps que moi – qu’il existait une servitude sur une bande de 280 m de long. J’avais perdu six mois de mon temps, et 15 000 €... » Mais une seconde parcelle est disponible juste à côté, ainsi que les bâtiments d’une entreprise locale d’exploitation du schiste rouge qui a plié bagage quelques années auparavant.
Des surcoûts géotechniques poussent le couple à demander la permission à la mairie de s’y installer. « Ensuite on a construit le bâtiment des chèvres en six mois. Tout est fait pour qu’on puisse voir les animaux. »

FROMAGES, SPECTACLES ET RANDONNÉES
Car Rieulay, « c’est très touristique ! » Julien et Paola ont donc développé tout une gamme d’activités : rando-biquettes, visites dégustation, soirées spectacles, et même une salle de séminaire avec vue sur les chèvres. « On voulait vendre le maximum de fromage en direct. Et c’est le cas : nous écoulons toute notre production ici. En ouvrant seulement trois heures le mercredi, samedi et dimanche, et en fermant trois mois l’hiver, on a vendu l’an dernier 20 000 crottins de chèvre ! »
Dès le départ, le projet se veut participatif. « Nous avons monté un financement participatif pour nos 50 chèvres à 50 € chacune. La contrepartie était 50 € de fromage de chèvre, et la possibilité de choisir le nom de l’animal. Ça a très bien marché. En deux jours, toutes ont été parrainées. » Les Graf organisent aussi presque tous les mois des journées portes ouvertes pour que les « parrains » voient leur chevrette. « Ça nous a intégrés dans le village. » Leur projet atypique reçoit aussi l’aide inattendue des médias. « Ils nous ont bien aidés à nous faire connaître. Pour la vente directe c’est royal. Je n’ai installé un panneau que la semaine dernière car les commerçants du coin en avaient assez d’indiquer la chèvrerie. »

BIENTÔT UN BAR
Vu la nature du terrain, une chose est sûre : « Si on développe des choses ici, ce ne sera pas en intensification, mais en diversification. Un jour, nous ouvrirons des gîtes avec une vue imprenable sur les terrils… », rêve l’éleveur. En attendant, un bar-restaurant devrait pousser dans la ferme d’ici l’été. « Ce sera moins qu’un restaurant classique, mais plus qu’un simple bar », annonce Julien. « On pourra y déguster des planches apéritives avec des produits fermiers locaux et bio, dans la mesure du possible. »

***Café de l'émergence

Les cafés de l'émergence sont des demi-journées d'information à destination de personnes qui se questionnent sur un projet de création ou de reprise en agriculture. Programme et prochaines dates : ici !